CULTURE Quand «L'Ordre moral» s'enflamme

Quand «L’Ordre moral» s’enflamme

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Véridique et romanesque, le récit du film de Mário Barroso est porté à incandescence par la fusion de la mise en scène et du jeu de son actrice principale.

L’Ordre moral raconte une histoire étonnante et romanesque. Cette histoire s’appuie en très grande partie sur des faits réels, et eux-mêmes tout à fait dignes d’intérêt. Il y avait donc aisément matière à fabriquer un film, ou du moins un produit audiovisuel de bonne tenue dans ce projet. Mais le film de Mário Barroso fait tout autre chose, de bien plus passionnant et bien plus réjouissant.

L’histoire est celle Maria Adelaïde Coelho da Cunha, héritière dans les années 1920 du plus grand journal de Lisbonne, que dirige son mari. Personnalité indépendante dans un milieu patriarcal et guindé, elle entreprend d’affronter les membres de la caste dont elle est issue lorsqu’elle comprend que son époux s’apprête à vendre le journal à un consortium d’affaires proche de la droite dure.

Son combat se mêle à son histoire d’amour passionnée avec son ancien chauffeur, beaucoup plus jeune qu’elle, et avec qui elle s’enfuira. Et l’histoire (celle que raconte le film) connaîtra encore bien des rebondissements, eux aussi transposés d’événements effectivement advenus.

Les règles sociales et familiales, l’utilisation de la médecine pour contrôler les corps et les esprits, l’activisme ouvrier, l’effervescence artistique dans la capitale portugaise de l’après-Première Guerre mondiale composent la déjà très riche tapisserie qu’est le scénario de L’Ordre moral.

Le scénario, pas le film. Le film est dix fois mieux que ça. Le film, c’est-à-dire, ici, pour l’essentiel, la fusion d’une mise en scène et d’une interprète.

Il n’est pas très utile de mentionner que Maria de Medeiros est admirable dans le rôle principal, «admirable» ne dit pas grand-chose. L’important est ce qu’elle fait: apporter sans cesse davantage que ce que serait une bonne et juste interprétation de Maria Adelaïde.

Elle joue ce personnage historique, sentimental, transgressif, et du même élan laisse percevoir une myriade d’autres aspects. Une femme qui a affaire à son âge, une beauté sensuelle, une adolescente dans le corps d’une femme mûre, une artiste, musicienne et actrice, une folle, une intellectuelle stratège, un corps désirant, une révoltée, et bien davantage encore, qu’il n’est pas possible ou pas souhaitable de nommer.

Ainsi le jeu de la comédienne, renouvelant constamment les modes de présence de son personnage tout en lui gardant sa cohérence intime, mystérieuse, libère une énergie qui déplace et anime de l’intérieur le grand et beau récit sur lequel s’appuie le film.

Le souffle intérieur

Cela n’est évidemment possible que grâce à la finesse de la mise en scène. S’il signe ici son troisième long-métrage, Mário Barroso (né en 1947) n’est pas exactement un jeune réalisateur.

Lui qui est surtout repéré pour avoir été un grand chef opérateur, notamment des deux figures essentielles du cinéma portugais, Manoel de Oliveira et João César Monteiro, déploie pour ce film les ressources du grand faiseur d’images qu’il est, tout en évitant les écueils du «film de chef-op», qui trop souvent privilégie la mise en forme visuelle au détriment de la dynamique générale du film.

Somptueuse ou austère, admirablement composée, l’organisation des cadres et des lumières dans L’Ordre moral ne prend jamais le pas sur la multiplicité des courants –thématiques et émotionnels– qui y circulent, et bien sûr cette présence si riche de son héroïne.

Maria Adelaïde et son jeune amant (João Pedro Mamede). | via Alfama Films

Cette manière de donner de la place à la multiplicité des affects et des motifs, où se recombinent sans cesse enjeux de la domination sociale, du sexisme, de l’autonomie individuelle, de la violence des mots et des gestes quotidiens comme des actes codifiés par les institutions, est d’autant plus remarquable qu’elle ne recourt à aucun effet de réalisation spectaculaire.

C’est peu à peu qu’on perçoit combien Barroso parvient à faire circuler le souffle intérieur de son film entre description réaliste (en particulier les intérieurs de la haute bourgeoisie lisboète) et stylisation (notamment lors des échappées de l’héroïne hors de son monde), avec détours par des sortes d’eaux-fortes cinématographiques, ou moments qui semblent transposés du cinéma muet –drame ou burlesque– contemporain de l’époque à laquelle se déroule l’essentiel de l’action.

Son récit appelait aisément les effets de manche au service du romanesque, qui pouvait devenir «botté de marbre, ganté de plomb» comme tant de reconstitutions historiques. La légèreté de touche de la réalisation qui lui garde ici toute sa vigueur est tout simplement un grand plaisir de spectateur.

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