PRENEZ LE TEMPS Saïna Manotte, la nouvelle égérie musicale de la Guyane

Saïna Manotte, la nouvelle égérie musicale de la Guyane

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Déjà bien connue sur son territoire d’origine, la Guyane, pour ses deux titres, Petit Pays et Guyane kisa ki rivé to, la chanteuse Saïna Manotte vient de sortir son premier disque, en forme de présentations, Ki moun mo sa (« Qui je suis »). Entre musique traditionnelle et influences r’n’b, entre identité, amour et créolité, la jeune femme porte haut les couleurs et la voix de la Guyane.

On dirait un colibri, un oiseau des tropiques, lorsqu’elle peint, de sa voix de soprano, comme un pépiement de dentelles, les couleurs de son « petit pays ». À l’instar de Cesaria Evora, l’art de Saïna Manotte pourrait bien donner à son petit territoire, une signature musicale, envoyer ses tempos créoles, et ses tambours, aux oreilles du monde.

Son « petit pays », c’est cette région française, nichée au nord du Brésil, recouverte de jungle luxuriante : la Guyane. Et, à bien y réfléchir, contrairement aux autres territoires d’outre-mer, La Réunion et les Antilles en tête, son département n’a pas encore fait résonner ses musiques, jusqu’à la métropole. Saïna Manotte le reconnaît et le déplore : « Jusqu’alors, il n’y a pas eu, sur mon sol, de figures artistiques qui aient rayonné au niveau national. Il y a bien la chanteuse Édith Lefel, née en Guyane, mais son exil en Martinique l’a davantage assimilée aux Antilles… »

Une chanson pour la révolte

Saïna, du haut de ses 28 ans, avec son élégance gracile et sa force solaire, pourrait bien jouer ce rôle-là. Déjà, en 2017, lors des grèves générales qui ont ravagé son département, les militants, colère au poing, lançaient sa chanson Guyane kisa ki rivé to (« Guyane, que t’est-il arrivé ? », Demain peut être meilleur, sur le disque), comme une grenade douce, depuis les barricades.

Ainsi raconte-t-elle la gestation de ce titre : « Je sentais l’odeur du soufre et l’imminence de l’explosion, avec les problèmes de drogue, de violence qui sévissaient sur mon territoire. Dans cette chanson, je dresse ce constat, en récitant toute la litanie des faits-divers qui emplissaient les journaux quotidiens… »

Devenue une figure incontournable dans le paysage de son « petit pays », la jeune femme sort aujourd’hui son premier disque tant attendu, intitulé Ki moun mo sa (« Qui je suis »), en forme de manifeste. Elle chante l’amour et son identité créole… Alors, qui est-elle, Saïna Manotte ?

À l’école de l’orgue

Il faut, pour la comprendre, remonter aux sources, à l’endroit où la chanteuse a grandi, à mi-chemin entre Cayenne et Saint-Laurent-du-Maroni. Il faut évoquer ces doux et longs week-ends passés dans le petit village de Rémire-Montjoly, havre des grands rassemblements familiaux, imbibés de musiques.

« Quand je pense à ce lieu, ces fêtes, je me rappelle surtout les femmes, ma grand-mère la matriarche en tête, mais aussi mes tantes, ces femmes puissantes, ‘potomitantes’, qui comme le pilier des temples vaudou (le ‘potomitan’), soutiennent les sociétés créoles. Elles m’ont donné la force et la foi. », dit-elle.

Parmi les percussions des tambours, les rythmes traditionnels, comme le kasékò, l’enfant pousse… et chante comme un pinson. Tant et si bien que ses parents l’inscrivent dans une institution : l’école d’orgue, tenue par le prêtre de la cathédrale de Cayenne, musicien. « En fait, cette structure avait le vent en poupe à l’époque, et beaucoup de jeunes de ma génération ont fait leurs premières gammes sur l’orgue de la cathédrale… Moi, je trouvais ça incroyable, minuscule derrière cet instrument gigantesque », explique-t-elle.

Ici, les élèves apprennent aussi le chant et la direction de chœur. D’emblée, Saïna se démarque. Sa voix s’envole, au-dessus de la mêlée. Elle devient soliste. Et, dans son cœur d’adolescente, fane d’Alicia Keys et Beyonce, cette certitude fleurit : la musique fera partie de sa vie.

Après le bac, elle s’envole pour Paris, étudier en faculté de musicologie et au conservatoire. Elle y rencontre l’amour, son mari, et la possibilité de faire du chant son métier. Après avoir été, un temps, professeur de musique, elle se lance dans le grand bain de la création, et forge ce beau collier de chansons, en compagnie de son mari, Maxime Manot’.

« La négritude dans chaque pétale »

À travers elles, elle retrouve ses racines, sa langue natale, sa créolité, sa « négritude dans chaque pétale », comme elle le chante dans Ki moun mo sa. Sa créolité passe par les épices, la cuisine, les rythmes des tambours et ces remèdes médicinaux, ces plantes pour soigner les maux… Elle s’imprègne aussi de cet amour fou pour la littérature, et des mots mélangés.

Dans son Panthéon créole, trônent les poètes de la négritude : Léon-Gontran Damas, Aimé Césaire, Frantz Fanon, Édouard Glissant, Léopold Sédar Senghor, mais aussi Maryse Condé, Simone Schwarz-Bart… « Toutes ces personnalités ont influencé mon écriture. J’ai osé insérer des images créoles au sein de mes mots », dit-elle.

Au rang de ses influences, Saïna cite aussi deux figures tutélaires, la chanteuse Edith Lefel, et surtout la femme politique, d’origine guyanaise, Christiane Taubira : « J’aime tout ce qu’elle dégage : sa force, cette capacité qu’elle a de clouer le bec à ses opposants, avec classe, avec grâce… »

Nommée « femme de culture » en Guyane, Saïna Manotte pourrait bien, elle aussi, avoir sa partition à jouer, dans l’histoire future de son « petit pays », où elle revient tous les trois mois. Ce premier disque, d’amour et d’identité, s’impose comme la première pierre, prometteuse, d’un long chemin.

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