CULTURE «Madre» déborde du cadre

«Madre» déborde du cadre

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Rencontre vertigineuse entre une femme meurtrie et un adolescent, le nouveau film du réalisateur espagnol Rodrigo Sorogoyen échappe avec bonheur à son récit programmé.

Il est des films dont la beauté et la force sont d’emblée incontestables. Et d’autres où celles-ci affleurent peu à peu, voire –c’est encore plus rare et intrigant– apparaissent contre ce qui semblait les caractériser.

Ainsi en va-t-il de Madre, où se produit une étrange mutation à l’intérieur même de son récit et de l’idée du cinéma qu’il met en œuvre.

Le film s’ouvre, de manière plutôt conventionnelle, sur la scène choc d’un trauma dont est victime une jeune femme, Elena, suspendue au téléphone dans son appartement à Madrid.

Cette scène, d’une grande violence sans rien montrer d’explicite, est celle où elle comprend, à distance, que son petit garçon abandonné seul sur une plage par son père (l’ex de la jeune femme) va subir le pire.

On retrouve Elena dix ans plus tard. Elle s’occupe d’un restaurant sur une plage du pays basque français, là où son fils avait disparu. Un jour, elle croise un groupe de surfeurs, parmi lesquels se trouve un adolescent qui a l’âge qu’aurait le garçon.

Une femme hantée

La machine qui se met alors en marche mobilise clairement les ressorts d’un genre, le thriller psychologique. Son carburant est le processus de doute, d’enquête, de désir de réparation, possiblement de vengeance que déclenche cette rencontre chez la femme hantée par la perte brutale survenue une décennie auparavant.

Sauf que rien ne colle. Le garçon, Jean, est français et pas espagnol; il a une famille aussi normale que possible, et en apparence très sympathique, en vacances comme chaque été dans une villa du coin.

Elena face à Jean (Jules Porier) qu’elle est venue regarder jouer au foot et, au centre, le père du garçon (Frédéric Pierrot). | Via Le Pacte

Elena, qui a un fiancé, porte au garçon une attention à laquelle celui-ci est loin d’être insensible, même s’il n’en comprend pas les motifs. Esteban, le fiancé d’Elena, espagnol comme elle, est d’une délicatesse sans bornes, accompagnant de son mieux les parts d’ombre, d’angoisse, peut-être de folie de celle qu’il aime.

Toute la réussite de Madre consistera, sans trahir ni détruire la mécanique de dramatisation mise en place, à sans cesse la déjouer. La déjouer pour y accueillir davantage de trouble, de douceur, d’humanité.

Elena, Jean, Esteban, mais aussi l’employeur d’Elena, les parents et les frères de Jean, ses amis, son ex-copine et finalement le père de l’enfant disparu jouent chacun une partition qui ne cesse d’entrebâiller davantage que leur place fonctionnelle dans le récit.

Séquence après séquence, le film construit ainsi ce réjouissant paradoxe d’aller à la fois au bout du déroulement narratif annoncé et de ne pas s’y laisser enfermer. Mieux, ce sont les multiples échappées, souvent dépourvues d’explications, qui donnent au cinquième long-métrage de Rodrigo Sorogoyen son élan et son souffle.

Le choix des interprètes, tous excellents, y est pour beaucoup, notamment la présence hors cliché teenager de Jules Porier dans le rôle de Jean. Mais l’essentiel repose sur ce qui émane de tension, d’émotion, de violence intérieure, de fragilité et plus encore d’une séduction vibrante de Marta Nieto.

Duel inquiet et délicatement venimeux entre la mère de Jean (Anne Consigny, parfaite) et cette Elena qui tisse avec le jeune homme des relations mystérieuses. | Via Le Pacte

Autour d’elle, de son visage et de son corps, se noue une intrigue obscure, enrichie du processus singulier d’où est né le film. La séquence d’ouverture, celle du trauma fondateur, était en effet à l’origine un court-métrage déjà intitulé Madre, réalisé par Sorogoyen trois ans plus tôt.

Cette œuvre est à l’unisson de ce qu’on savait du cinéaste grâce à ses précédentes réalisations distribuées en France, El Reino et Que Dios Nos Perdone: des démonstrations de virtuosité qui lui ont valu une flopée de récompenses et les éloges démesurés de la part de celles et ceux pour qui le cinéma serait une mécanique vouée à l’efficacité et à la rentabilité.

Mais quelque chose se passe dans la retrouvaille, «dix ans plus tard» dans la fiction, de la situation laissée à la fin du court-métrage, et surtout dans la retrouvaille avec l’actrice, transformée et infiniment plus émouvante. Vulnérable et peut-être dangereuse, Elena sème le trouble dans la fiction.

Une durée accueillante

L’autre ressource remarquablement mobilisée par la mise en scène concerne l’utilisation de plans-séquences, souvent très mobiles, qui laissent à chaque fois la possibilité que le sens premier d’une situation ne suffise pas.

Rendus plus disponibles aux à-côtés par l’utilisation du format Scope, ces plans ininterrompus lorsque c’est produit l’élément dramatique auquel ils étaient dédiés ouvrent une durée accueillante à plus de richesse dans les relations entre les personnages, dans leurs rapports à l’espace, dans les effets de lumière et d’ombre.

C’est véritablement ce choix de tournage et de montage qui va rendre possible la belle opacité de ce qui lie Elena à Jean, et Jean à Elena –des liens fort différents au début, et dont on percevra le lent rapprochement.

De cette délicate alchimie, à laquelle les autres protagonistes, par leur aveuglement, leur bonne volonté ou leur violence, ont aussi leur part, se compose une histoire qui déborde heureusement de son cours.

La proximité de leurs dates de sortie comme la similitude de leur cadre, un bord de mer en été, suggèrent la comparaison entre les manières de faire d’Été 85 et de Madre. Là où François Ozon dépasse magnifiquement les limites de l’histoire d’amour adolescente en jouant à l’extrême des puissances mêmes du genre adopté, le mélodrame, Rodrigo Sorogoyen à l’inverse déjoue ou détourne les mécanismes du genre dans lequel il s’inscrivait. Deux approches très différentes, toutes deux parfaitement légitimes.

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