PRENEZ LE TEMPS Les «vacances apprenantes» n'ont pas la cote

Les «vacances apprenantes» n’ont pas la cote

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Cette période de l’année permet normalement aux enfants et ados d’échapper à toutes les obligations scolaires, même sans partir de chez soi.

Après des semaines chaotiques, les élèves auraient pu imaginer, comme leur proposait le ministre de l’Éducation nationale, de mettre à profit l’été pour reprendre pied, rattraper les apprentissages et renforcer un lien fragilisé avec l’école. Et puis apprendre dans un cadre un peu différent, ça peut paraître chouette… Mais l’accueil de l’opération «vacances apprenantes» semble plus que frais, avec des réactions franchement négatives sur les réseaux sociaux.

Lors d’un rendez-vous prévu avec la classe média que je marraine, j’ai abordé la question. Le petit groupe d’élèves a un avis globalement négatif. Une écolière, sautillant sur sa chaise, s’exclame à travers son masque:

– Madame, les vacances c’est pour se reposer!
– Mais on peut apprendre sans cours dans plein de situations de la vie, ça peut être agréable!
– Ah mais on veut faire ce qu’on veut nous, on veut pas être obligé de travailler!
– Mais quand tu étais petite, tu as bien appris à marcher, à parler, de mieux en mieux, simplement en grandissant, tu as pu faire tout ça naturellement…
– [Silence peu convaincu]

Pendant cette séance où l’on s’est raconté le confinement, plusieurs élèves m’ont dit en avoir profité pour faire des choses qui leur plaisaient, la cuisine par exemple. C’est aussi ce qui ressort des premières enquêtes sur le confinement, comme le montrent les résultats publiés par le laboratoire Bonheurs: l’école à la maison a pu être perçue comme l’occasion d’acquérir plus d’autonomie dans le travail et prendre du temps pour soi, avec ses ami·es à distance (jouer à Fortnite), s’adonner à l’écriture collaborative (notamment sur la plateforme Wattpad).

Même si des associations pointent un danger de «scolarisation des loisirs», l’idée qu’on apprenne des choses pendant les moments de détente doit être valorisée. Tout est là: savoir faire le lien et instaurer un continuum entre ses activités diverses et la scolarité; c’est ce qui explique, entre autres, les bons résultats des enfants d’enseignant·es à l’école.

Mais comment faire le lien entre apprentissages informels et disciplines scolaires? Au fond, ne serait-ce pas la pierre philosophale pédagogique? Ce qui permettrait de davantage tirer profit des situations de vie et de classe en faisant le lien entre toutes les manières d’apprendre? Les vacances sont justement l’occasion de travailler ce lien, au centre de loisirs, en colonie, chez ses grands-parents ou en écoutant des podcasts, en regardant des documentaires, voire en se divertissant sur YouTube.

Là aussi on apprend des choses, même avec Squeezie, qui ne se contente plus depuis longtemps de se filmer en train de jouer. On l’entend parler du rapport à l’effort et au plaisir de s’instruire ou évoquer sa propre curiosité et sa soif de savoir en se demandant comment sont fabriqués les objets du quotidien.

Différentes perceptions du rapport au temps libre

Le vrai sujet, dans cette histoire de vacances apprenantes, est celui de la contrainte dans l’apprentissage: contrainte du corps –l’école c’est se lever tôt, passer sa journée sur une chaise, ne pas avoir le droit de parler quand on le souhaite– et contrainte de l’esprit –suivre le programme de sa classe, faire ce que l’enseignant·e demande.

Les vacances font normalement échapper les enfants et les ados à toutes ces obligations, même sans partir de chez soi. Un rejet certain des devoirs de vacances s’exprime, y compris du côté des profs. C’est le cas d’Anouk F., enseignante de CP, qui explique bien sa vision des choses sur son blog. Voici les conseils qu’elle donne aux parents stressés:

«Amusez-vous des lettres, des mots et assemblez tout ça avec lui. Non, pas derrière une table, avec le doigt sévèrement posé sur chacune des syllabes que vous lui imposez de déchiffrer, mais sur un canapé, sur une serviette de plage, les pieds dans la piscine ou dans les rayons du supermarché. Tant que vous y êtes, profitez de la plage encore pour lui confier votre porte-monnaie pour aller acheter les glaces, que ce soit lui qui cherche les bonnes pièces pour payer, demandez-lui de mettre la table, pour huit personnes s’il te plait, n’oublie pas de mettre deux cuillères pour chacun. Jouez, n’imposez rien, encouragez.»

La sociologie scolaire a largement étudié ces différences du rapport au temps libre des parents: «Dans les fractions les plus “cultivées” des classes supérieures et “moyennes”, les vacances peuvent être apprenantes sans y penser: «Les enfants! Et si vous racontiez par écrit la journée qu’on a passée pour garder un souvenir ou pour envoyer une lettre à vos grands-mères? Les petits dessinent, les grands rédigent», décrit Bernard Lahire, un sociologue qui explore depuis des années les variations du rapport à l’éducation selon les familles. De même, les visites de musées et de monuments sont des occasions d’enseigner sans faire la classe ou d’enrichir le vocabulaire. Les vacances à l’étranger permettent aussi l’apprentissage de mots de la langue du pays visité.

Dans les familles populaires dont la culture est plus à distance de l’école, l’opposition travail/loisir est plus marquée voire valorisée. Quand les devoirs sont terminés, on est totalement libre: «Les vacances, c’est fait pour s’amuser. On desserre les contraintes, les enfants auront bien le temps de travailler quand ils retourneront à l’école. Cela est révélateur de la perception de l’école comme un lieu qui n’est pas un lieu d’épanouissement ou de plaisir mais de contraintes, d’efforts ou de sanctions», souligne Lahire.

C’est exactement ce que m’ont confié les élèves de classe média: les vacances apprenantes sonnent comme une punition. Personne n’est responsable de l’épidémie et du confinement qui a constitué une immense perte de liberté. Y ajouter la perspective d’avoir moins de vraies vacances est alors mal reçu.

Cette liberté, c’est tout ce qui manque aux enfants d’aujourd’hui, de l’école aux loisirs apprenants en passant par les SMS qu’on ne cesse de leur envoyer pour savoir où ils sont. Une liberté pourtant célébrée dans des romans jeunesse, un des plus beaux exemples étant La Gloire de mon père, où l’on peut s’imaginer courir dans la garrigue comme Pagnol, vivre ses propres expériences loin du regard des adultes, pédaler sans surveillance, faire des bêtises, jouer dehors, partager des paquets de bonbons achetés sur la monnaie des courses. Tout ce qui fait le sel de la vie, les meilleurs souvenirs et le parfum irremplaçable des premières libertés, un bonheur qu’on ne peut connaître qu’avec du temps, de l’espace et l’absence d’obligations.

 

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