Tout s’accélère, nos vies professionnelles et personnelles, l’économie et la société en général. Dans un essai synthétique et vivifiant – Vite ! Les nouvelles tyrannies de l’immédiat ou l’urgence de ralentir – (Plon), Jonathan Curiel, directeur général adjoint au sein du groupe M6, analyse cette course contre la montre qui nous épuise. Et nous enjoint, en creux, à lever le pied.

Management : N’est-ce pas paradoxal pour un homme de télévision de prôner la lenteur ?

Jonathan Curiel : Le fait de travailler pour la télévision – où le besoin de réactivité et le tumulte de l’actualité sont omniprésents – m’a donné envie d’écrire sur ce sujet. Mais il serait pour autant simpliste de caricaturer les médias ! Le temps long existe aussi dans ce secteur. Il nous a fallu plus de deux ans, par exemple, pour mettre à l’antenne l’émission Qui veut être mon associé ? sur le monde de l’entrepreneuriat. Un documentaire sur l’aide sociale à l’enfance – diffusé dans Zone interdite en janvier dernier – a nécessité une année d’enquête et de tournage… Et pour ces programmes, l’audience était au rendez-vous. Les gens sont lassés du buzz permanent. Fatigués de la polémique. Il y a une prime accordée par le public à des documentaires ou des émissions qui prennent le temps, justement.

Comme L’Homme pressé de Paul Morand, on ne supporte plus d’attendre… Sommes-nous devenus des enfants impatients et capricieux ?

Dans le roman, Pierre Niox se plaint constamment que la société est engourdie, qu’elle ne va pas assez vite… Paul Morand qualifie son personnage de « boussole dépolarisée ». Le livre a été écrit dans les années 1940 mais cette expression reste valable aujourd’hui. On court dans tous les sens, on ne supporte plus de faire la queue, d’attendre une livraison… La formule « J’essaie de passer » – à un événement, une soirée…- est symptomatique de notre volonté d’être partout, tout en étant, au final, nulle part. Le penseur Paul Virilio appelle ce phénomène la « dislocation de la vie quotidienne », caractérisée par une perte de repères et des sauts de puce permanents. Résultat : on se désinvestit et on perd en capacité de concentration et d’engagement. Tout le monde en réunion a l’œil rivé sur son portable, alors qu’il n’y aucune urgence. L’homme qui se dit pressé en entreprise ne l’est pas toujours autant, en réalité. Mais si vous marchez à deux à l’heure dans les couloirs, c’est suspect ! Il y a un culte du mouvement et de la vitesse dans les open space ; on se mesure en permanence au temps en entreprise.

L’immédiateté sanctifie le présent, ce que vous déplorez. A l’inverse de ceux qui font l’apologie du carpe diem !

J’ai la sensation que l’injonction à vivre le temps présent est un moyen d’apprivoiser le système pour être plus à l’aise dans le train à grande vitesse de notre société. Regardez les séminaires en entreprise : c’est bien de se poser quelques jours, de réfléchir dans un cadre différent, mais au final, il s’agit d’un moyen pour mieux appréhender l’urgence, pas pour ralentir ! Le succès des livres et méthodes de développement personnel va dans ce sens : il s’agit de renforcer ses défenses immunitaires pour s’adapter au monde de la vitesse. Et puis, je pense qu’on a surestimé l’importance de l’instant présent : on ne regarde pas assez dans le rétroviseur et on a peur de l’avenir. Du coup, on cherche à juxtaposer des petits moments de bien-être, plutôt que d’approfondir son être. Dans la société de décontextualisation qu’est la nôtre, on s’attache aussi à des petites phrases, en oubliant ce qui a été dit avant et après. C’est moins exigeant, c’est aussi moins profond.

Voyez-vous néanmoins des bienfaits à l’urgence ?

L’urgence est un temps favorable à la créativité, à l’imagination et à l’improvisation. C’est la richesse de l’instant, le jaillissement ! C’est formidable. Sous l’Antiquité, les Grecs appelaient kairos, cette opportunité forte à saisir, ce moment fugace, imprévisible et inattendu. Il y a évidemment des bienfaits à l’urgence mais il ne faut pas que cela devienne l’alpha et l’omega de nos conduites, le principe de fonctionnement de nos sociétés. Sinon, nous allons nous appauvrir. Quand les entreprises veulent des salariés opérationnels tout de suite par exemple, c’est contre-productif. Il faut un temps d’adaptation.

Comment expliquez-vous le paradoxe de disposer de plus de temps libre et d’avoir l’impression d’en manquer ?

On a gagné dix ans d’espérance de vie depuis 50 ans, le temps consacré au loisir a augmenté…. Et pourtant, nous avons l’impression d’être plus pressé qu’avant. Les sociologues Hartmut Rosa et Zygmunt Bauman pointent cette accélération du temps et la mettent en parallèle avec l’accélération du temps politique et économique. La crise est devenue permanente, alors que c’est étymologiquement un état temporaire (du grec krinein qui désigne un moment de rupture et de séparation). Libre à nous de nous extraire de ce diktat de l’immédiateté en limitant notre usage des réseaux sociaux et des alertes, en choisissant d’approfondir une information, en optant pour la marche plutôt que la course, en achetant moins mais mieux…

La recherche de sens peut conjurer la vitesse. Même si le capitalisme puise sa raison d’être dans l’accélération du temps, il serait réducteur de pointer le système comme seul responsable des dérives que nous constatons. L’individu est lui aussi responsable, tout comme l’entreprise qui a une vraie partition à jouer dans ce nouveau monde.

Et pourtant la vitesse et l’immédiateté sont alimentées par les entreprises elles-même…

« Dans le monde d’aujourd’hui, ce n’est pas le gros qui mange le petit mais le rapide qui mange le lent, selon John Chambers, l’ancien Pdg de Cisco. La vitesse est effectivement devenue le moteur de l’économie mondiale. Prenez Netflix, Amazon, Uber ou encore Deliveroo : toutes ces entreprises ont placé la vitesse et la réduction du temps d’attente au cœur de leur offre. Contenu audiovisuel accessible dans l’instant, livraison de produits de plus en plus rapide, service rendu dans un temps record… L’entreprise en général est dans le toujours plus vite, la satisfaction quasi immédiate du désir du consommateur. Nous sommes désormais accoutumés à cette urgence. Le système s’auto-alimente.

Y a-t-il moins de place à la réflexion et à l’intentionnalité dans les entreprises ?

Dans cette économie de la vitesse, on est jugé sur la performance, performance aujourd’hui indexée sur la façon de répondre à l’urgence. L’entreprise juge la réactivité plus que l’activité d’un individu. Si on regarde notre pratique des e-mails, c’est criant : la réponse « je reviens vers vous très vite » est devenue systématique. Si vous ne répondez pas dans la journée, cela semble bizarre. On préfère une réponse rapide à un message plus étoffé, rédigé plus tard. Il faut justifier de son activité.

Peut-on penser et agir en même temps ?

L’individu – qui peut s’inscrire dans le long terme et qui est, en même temps, capable d’agilité et de souplesse – est doté d’un leadership fort. Faire preuve de stabilité et s’adapter, gérer l’immédiateté et le futur plus long : le leader moderne doit être bicéphale. Un manager doit penser et exécuter en même temps, savoir ce qui est urgent, de ce qui ne l’est pas… Il faut arriver à conjuguer le présent et le futur, la pensée et l’exécution. C’est une qualité comportementale et intellectuelle essentielle pour projeter les équipes. Les gens ont besoin d’avoir un cap : le sens – entendu à la fois comme direction et signification – peut déclencher l’envie et créer un élan collectif.

Quelles sont les vertus d’une pensée lente ?

La pensée lente, c’est fabuleux ! Einstein regardait des heures durant le plafond, Sherlock Holmes résout ses énigmes dans un état quasi méditatif, Darwin était qualifié de penseur lent… Personnellement, les idées ne me viennent pas au travail. Les réunions sont fécondes et nécessaires mais les idées jaillissent en dehors des heures ouvrées ! L’esprit fonctionne en infusant la pensée. Et puis, la lenteur a une vertu : elle permet de mieux mémoriser, comme le note Kundera dans son essai La lenteur. Selon lui, le degré de la lenteur est directement proportionnel à l’intensité de la mémoire; le degré de la vitesse est directement proportionnel à l’intensité de l’oubli. Face à cette tyrannie de l’immédiat, il y a donc urgence à ralentir !

  • Biographie de Jonathan Curiel

Directeur général adjoint au sein du groupe M6, et diplômé de l’Essec et de Sciences Po, Jonathan Curiel a commencé sa carrière à l’ONU avant d’intégrer le secteur des médias et de devenir directeur général de la chaîne Paris Première pendant quatre ans. Il est aujourd’hui directeur général adjoint des programmes de M6, W9 et 6ter pour les documentaires et les magazines. Auteur de Génération CV et Le Club des pauvres types, chez Fayard, il publie chez Plon un nouvel essai, Vite !.