Capital : Comment avez-vous réagi à l’annonce de la création d’une cinquième branche de la Sécurité sociale pour la dépendance ?

Thierry Beaudet : La crise que nous venons de traverser montre que les personnes âgées ont payé un très lourd tribut, que ce soit dans les Ehpad (Etablissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes, ndlr) ou au domicile. L’insuffisance de prise en charge médicale complète est aujourd’hui un point majeur auquel il faut remédier, même si le personnel intervenant dans les Ehpad et à domicile a été remarquable. Cette période a démontré plus que jamais la nécessité de passer du dire au faire. Ces dernières années, il y a eu de nombreuses déclarations d’intention pour une loi sur l’autonomie et le grand-âge. C’est avec satisfaction que nous avons entendu le ministre de la Santé, Olivier Véran, indiquer que, dès le prochain budget de la Sécurité sociale, il y aurait des mesures en faveur des personnes âgées avec la définition du périmètre et du mode de financement d’une future cinquième branche pour couvrir le risque de perte d’autonomie.

Capital : La proposition avancée par le gouvernement est de consacrer, à partir de 2024, 0,15 point de la CSG à cette question, c’est une bonne solution ?

Thierry Beaudet : Nous saluons l’intention mais les financements tels qu’identifiés nous apparaissent insuffisants et trop lointains comparés aux enjeux considérables qui nous attendent. La perte d’autonomie est un sujet de société majeur et la solidarité nationale doit jouer tout son rôle. Le rapport de Dominique Libault remis sur cette question l’année dernière parlait de mobiliser 10 milliards par an d’ici à 2030. Et là Olivier Véran parle de 2,3 milliards d’euros avec le fléchage de la CSG en 2024. On est très loin du compte. De plus, la perte d’autonomie génère des restes à charge très importants. Pour une personne très dépendante vivant en Ehpad, il s’élève en moyenne à 2.000 euros par mois une fois toutes les aides publiques perçues. Pour un résident sur deux, c’est plus que toutes ses ressources disponibles. Les nouveaux financements doivent être mis en place dès maintenant.

Capital : Que proposez-vous ?

Thierry Beaudet : La solidarité nationale est indispensable et doit être massive. Et, en complément, il faut intervenir pour permettre la baisse du reste à charge des personnes en perte d’autonomie. Avec la Fédération française de l’assurance, nous proposons la création d’une d’assurance généralisée qui pourrait être mise en place, immédiatement, sans attendre 2024. Cette assurance dépendance généralisée couvrirait tous ceux qui ont une complémentaire santé dans un cadre individuel ou collectif, soit près de 95% des Français. Cela permettrait d’organiser une large mutualisation du risque et d’avoir un système véritablement solidaire. Il ne s’agit pas de régler la question de la perte d’autonomie qui est le sujet des pouvoirs publics et de la solidarité nationale mais l’idée est de pouvoir verser une rente aux personnes lourdement dépendantes, relevant du Gir (Groupe iso-ressources, ndlr) 1 ou 2. En fonction des choix retenus, cette rente viagère pourrait atteindre entre 300 et 500 euros par mois. Ce montant permet de ramener le reste à charge dans les limites des ressources disponibles des personnes lourdement dépendantes.

Capital : Comment financer cette rente ?

Thierry Beaudet : A partir d’un âge qui serait à déterminer avec les pouvoirs publics, on ajouterait quelques euros mensuellement sur la cotisation santé. Par exemple, si on commençait à cotiser un montant de 10 euros obligatoirement à 52 ans, cela permettrait de verser une rente viagère de 300 euros par mois à toute personne en Gir 1 et 2. Et point important, ce versement pourrait se faire dès le lendemain de la mise en place du dispositif. Notre système est opérationnel immédiatement.

 

Capital : Le rapport Libault sur le grand âge et la dépendance a pourtant fermé la porte à une telle proposition…

Thierry Beaudet : Plus encore qu’avant la crise sanitaire, nous avons pris conscience de la vulnérabilité des personnes âgées en perte d’autonomie. En dépit des interventions de tous les professionnels de santé, il y a eu le sentiment dans la population que l’on ne faisait pas tout ce qu’il fallait pour nos aîné(e)s. Les Français se préoccupent de ce sujet et ils pourraient accepter ce dispositif solidaire. Et il faut aussi prendre en compte que, mécaniquement, plus on attend de le mettre en place, plus le coût demandé sera élevé.

Capital : Vous plaidez aussi pour une modulation des tarifs dans les Ehpad ?

Thierry Beaudet : La Mutualité propose d’instaurer des tarifs qui pourraient tenir compte des ressources disponibles des résidents, à l’instar des dispositifs qui existent pour l’accueil des enfants en crèche. Nous suggérons aussi qu’ils soient plafonnés. Ce qui serait paradoxal c’est que la rente mensuelle que nous défendons soit utilisée comme une opportunité par les gestionnaires d’Ehpad pour augmenter leurs tarifs. Il ne faut pas que le résultat ait un effet inflationniste sur l’hébergement.

Capital : Comment comptez-vous faire entendre ces propositions ?

Thierry Beaudet : Au moment des discussions sur le prochain budget de la Sécurité sociale à l’automne, ces questions doivent être intégrées dans la réflexion des Parlementaires. S’il n’y a plus de loi grand-âge comme c’était prévu, c’est à ce moment que le sujet doit être abordé. Il faut une réflexion globale sur le financement de cet enjeu sociétal.